L’introversion n’a pas la côte dans le monde du travail. Dans le monde tout court, pas trop non plus.
Les introvertis sont-ils des solitaires misanthropes, incapables de s’intégrer à une équipe et encore moins d’en diriger une ? Devons-nous les abandonner à leur triste sort au milieu de l’open-space en attendant leur lettre de démission ? Sont-ils, finalement, une cause perdue dans la vie d’entreprise ?
La réponse est bien évidemment non, comme le démontre Susan Cain dans le livre La Force des discrets. Le pouvoir des introvertis dans un monde trop bavard.
Une lecture recommandée par une cliente (merci Isabelle !) et dont je vous partage mes réflexions et apprentissages préférés ici.
Dans les articles 1jour1livre, je vous partage mes lectures. Pas d’ambition de synthèse ou d’exhaustivité ici : seulement les notions et les informations qui ont le plus retenu mon attention.
Le livre et l’auteure
La Force des discrets. Le pouvoir des introvertis dans un monde trop bavard a été écrit par Susan Cain, américaine juriste de formation, aujourd’hui coach et formatrice.
Son postulat : notre société valorise de plus en plus les caractères extravertis. Pour réussir, il faut être sociable, charismatique et aimer travailler en équipe. À l’inverse, le discret est souvent moins apprécié et valorisé. L’auteure s’appuie sur de nombreuses études, menées dans différentes disciplines, pour s’attaquer à ces préjugés. Elle met en lumière les qualités des introvertis et cherche à proposer, plus largement, une meilleure compréhension et coopération entre introvertis et extravertis.
À noter : les éléments décrits dans le livre, et rapportés ici, s’appuient sur des observations, des recherches scientifiques et des études. Certaines peuvent, bien sûr, être discutées : on peut par exemple questionner les méthodes de recherche ou les échantillons choisis.
Les notions partagées dans cet article n’ont donc pas vocation à affirmer une vérité générale et immuable. De plus, un introverti se reconnaîtra peut-être complètement dans ce qui suit et un autre, pas du tout. L’objectif n’est pas d’enfermer les personnes dans des cases mais d’apporter des clés de compréhension à ceux qui se reconnaîtraient dans certains traits.
Si vous avez envie de vous procurer La Force des discrets, n’hésitez pas à regarder du côté de la librairie indépendante de votre quartier ou de votre bibliothèque préférée !
Les introvertis : c’est qui ?
Il est difficile de donner une définition précise de l’introversion sans tomber dans une description enfermante. Parlons plutôt de traits de caractère que l’on retrouve régulièrement chez les introvertis : peut-être que vous vous y reconnaîtrez ?
Vous êtes généralement plus dans l’observation que dans la réaction.
Vous n’aimez pas parler si vous avez le sentiment de ne rien avoir à dire et vous avez du mal à « bavarder » sans but (small talk).
Vous prenez le temps de réfléchir avant de formuler vos idées et de les partager avec les autres.
Vous êtes plus à l’aise en petits comités ou en tête-à-tête.
Vous appréciez les moments de calme et de solitude, notamment pour recharger vos batteries après une sur-stimulation sociale.
Vous préférez les activités où vous pouvez vous immerger sans être interrompu et être concentré sur une seule tâche à la fois.
Vous avez tendance à être tourné vers votre monde intérieur et vos émotions.
Vous avez parfois le sentiment que votre silence blesse les gens. Certaines personnes ont l’impression que vous êtes un peu insensible, voire froid : or, pour vous, la véritable difficulté est de montrer vos émotions sans perdre le contrôle de vous-même. Les sentiments, vous en avez, mais c’est les partager qui vous est difficile !
Vous pouvez avoir une tendance à être sur la défensive, à vous sentir coupable. Vous craignez généralement de briser l’harmonie autour de vous.
Si introvertis et extravertis peuvent se sentir très différents, voire mutuellement rejetés, ils ont en fait beaucoup à s’apporter. Par ailleurs, nous sommes tous des individus complexes, façonnés par l’ensemble de nos traits de caractère et de nos histoires personnelles. On ne rentre pas nécessairement complètement dans une case et c’est tout à fait normal !
Le pouvoir de celui qui parle fort
Vous êtes rarement celui qui prend la parole le premier en réunion et vous ne monopolisez pas le temps de parole et l’attention.
Dommage, car parler vite, fort et beaucoup fait de vous, aux yeux des autres, quelqu’un de plus intelligent et fiable. Triste, mais prouvé, comme le raconte Susan Cain. Elle explique en effet que :
- les mauvaises idées exprimées avec conviction l’emportent sur les bonnes (testé et approuvé par des experts en dynamiques de groupe !) ;
- les bavards sont considérés comme plus intelligents que les discrets, même si cette perception est, bien évidemment, fausse ;
- plus quelqu’un parle, plus il attire l’attention du groupe et gagne en puissance au fur et à mesure que la réunion progresse… et donc en pouvoir de conviction ;
- parler vite est également considéré comme un atout ;
- enfin, nous tendons à privilégier ceux qui initient l’action.
Il est également fréquent, selon le neuroscientifique et économiste G. Berns, que les prises de décisions (notamment économiques) ne soient pas emportées par ceux qui ont de bonnes idées. Qui gagne alors ? Ceux qui savent le mieux présenter les leurs !
On comprend donc mieux pourquoi les introvertis, dans le monde du travail, se sentent parfois un peu oubliés. Une personne qui observe plus qu’elle ne s’exprime – et qui, quand elle le fait, le fait avec des précautions – sera parfois moins écoutée que son collègue plus volubile. Même si tous les deux ont des idées aussi pertinentes et intéressantes.
« Certaines personnes sont plus sûres de tout que je ne le suis de quoique ce soit »
Robert Rubin, homme politique américain
Introversion et management : la réconciliation impossible ?
Les bons managers sont-ils tous des extravertis assumés ? Est-ce que votre introversion est incompatible avec le rôle de manager ? Heureusement, non. Il y a de la place pour tout le monde.
Adam Grant, professeur de management, a étudié et interrogé de très nombreux cadres et chefs militaires. Ses recherches l’ont conduit des rangs des Marines américains aux employés de Google. Sa conclusion ? La corrélation entre extraversion et leadership est faible.
En complément, en analysant des études préexistantes sur la personnalité et le leadership, il a réalisé que beaucoup de recherches s’appuyaient sur la perception que l’on a du « bon leader », et non sur des résultats objectifs. Or, les avis personnels ne sont bien souvent que le reflet de préjugés culturels – et les introvertis n’ont pas toujours la côte. L’idée qu’un bon leader serait forcément extraverti ne serait donc… qu’une idée justement !
Pour Grant, chaque personnalité peut briller dans ce rôle. Certaines entreprises et certains contextes s’accordent mieux à une approche de management introvertie et d’autres à une approche extravertie, tout simplement.
Complétons avec les conclusions de Jim Collins, théoricien du management, qui a mené une étude sur les compagnies les plus performantes de la fin du 20e siècle. Pour lui : « pour transformer une entreprise, nul besoin d’une personnalité surdimensionnée. Il faut un patron qui construise non pas son ego, mais l’institution dont il a la responsabilité ».
L’ère de la Toute-Puissante-Collaboration
Vos collègues affirment avec enthousiasme que ce qui leur plaît le plus au quotidien, c’est le travail en équipe et la collaboration. Vous souriez vaillamment en vous demandant ce qui cloche chez vous. Car, tout cela, vous l’appréciez aussi, mais pas forcément autant qu’eux. Il y a des moments où vous vous sentez très à l’aise et efficace dans votre bulle, avec une tâche à mener seul.
Ne parlons même pas des open-space : ils ont tendance à vous épuiser, là où vous sentez une vraie joie chez certains de vos collègues à partager tout, tout de leur journée.
Avez-vous un problème ? Bien sûr que non !
Ces dernières années, on retrouve une tendance à élever le travail d’équipe au-dessus de tout le reste. La créativité et l’accomplissement intellectuel s’incarneraient particulièrement dans le groupe. On propose de plus en plus de formations « coopératives », de travail en groupe – même à l’école (Susan Cain, l’auteure, a visité une classe de CM1, aux États-Unis, où les élèves étaient séparés en petits îlots de plusieurs élèves et avaient une règle : ils ne pouvaient demander de l’aide à la maîtresse que si, tout le monde dans le groupe, souhaitait poser la même question).
La collaboration est devenue un concept quasiment sacré. Pourtant, si elle a ses vertus, elle n’est pas la solution à tout (et pour tous).
Même remarque pour les open-space, que l’on retrouve désormais très souvent en entreprise. Si selon certains, ces espaces ouverts « fourmilleraient d’idées » et permettraient des échanges plus nombreux et fructueux, la réalité semble différente. Et ce constat ne date pas d’hier !
Tom DeMarco et Timothy Lister, ingénieurs américains, ont mené une étude intitulée « Coding War Games », entre 1984 et 1986. Ils ont proposé à plus de 600 personnes de 92 entreprises différentes de concevoir et de coder un programme, pendant leur journée de travail. Les meilleurs résultats venaient de personnes qui avaient le plus d’intimité et d’espace personnel sur leur lieu de travail.
Des études plus récentes corroborent les résultats de cette étude : les open-space réduisent la productivité et affectent même la mémoire ! Ils rendent également les travailleurs plus sujets au stress et à l’hypertension.
Petit aparté sur le brainstorming : souvent un petit – voire gros – défi pour les introvertis. Il est prouvé que le brainstorming ne fonctionne pas. La première étude à démontrer son échec date de… 1963 ! Dans 23 groupes sur 24 étudiés, les participants avaient eu plus d’idées en travaillant seuls qu’en groupe. D’autres études, depuis, ont corroboré le fait que plus le groupe croit, plus la productivité baisse.
La seule exception est le brainstorming en ligne. Si le groupe est correctement encadré, les performances sont mêmes plus élevées collectivement qu’individuellement.
Les raisons de l’échec du brainstorming sont les suivantes :
- la paresse sociale : certains, en groupe, ont tendance à laisser les autres travailler ;
- la production bloquée : une seule personne à la fois s’exprime pendant que les autres attendent passivement ;
- enfin, l’appréhension de l’évaluation et du jugement : la peur de dire quelque chose qui semblerait bête.
Émotifs attentifs vs. extravertis fonceurs : la théorie du trade-off ou pourquoi nous sommes tous toujours là
Si les audacieux et les agressifs semblent être ceux qui s’en tirent le mieux, comment se fait-il que les émotifs soient toujours dans les parages ? Comment les introvertis et hypersensibles ont, finalement, réussi à survivre à la sélection drastique de l’évolution ?
En effet, l’évolution récompense rarement les plus « faibles ». Elaine Aron, psychologue et chercheuse, avance une hypothèse : les introvertis ont des qualités d’attention et de réflexion plus développées. Ils observent avant d’agir et évitent ainsi dangers, échecs et déperditions d’énergie. Ils parient sur ce qui sûr, « regardent avant de sauter ». Les extravertis, eux, ont tendance à se lancer, à être les premiers, même sans avoir toutes les informations et en prenant des risques.
Fait amusant : les deux groupes (« j’attends de voir » et « je fonce tête baissée ») existent chez les humains… mais aussi chez plus de 100 espèces animales, chez les chats comme chez les poissons-lunes !
En découle la théorie de l’évolution par le compromis, appelée aussi trade-off. Ainsi, une caractéristique n’est ni bonne, ni mauvaise : elle présente un mélange d’avantages et d’inconvénients, dont la valeur en terme de survie dépend des circonstances.
Les deux groupes coexistent et survivent donc parce que leurs stratégies, très différentes, sont payantes dans des circonstances et des époques spécifiques.
Prenons un exemple : un animal « lent » va chasser moins souvent et de manière plus précautionneuse – il va donc moins risquer sa vie que son copain animal « rapide ». Toutefois, si la nourriture se fait plus rare, le « rapide », qui aura pris plus de risques, survivra plus facilement !
David Sloan Wilson, biologiste de l’évolution, résume : « Il n’y a pas de profil supérieur à l’autre mais une diversité de personnalités que la sélection naturelle a maintenue ».
Et la théorie du trade-off semblerait également valable pour nous, humains ! Elaine Aron parle de deux groupes cohabitant depuis la nuit des temps dans nos cultures : pour elle, il y a « les rois guerriers » et les « conseillers sacerdotaux ». Les premiers agissent, sont des intrépides, des séducteurs. Les seconds sont ceux qui légifèrent, sont des sensibles, des consciencieux.
Conclusion
Alors, finalement, on en fait quoi de notre introverti un peu discret au milieu de l’open-space ? Pas grand-chose en fait : il s’occupe très bien de lui tout seul. Oui, peut-être qu’il parle moins et moins fort que son voisin. Ce n’est pas pour autant qu’il n’a rien à dire ou qu’il n’appréciera pas de partager un café avec vous à la prochaine pause.
Que vous soyez cet introverti ou son collègue, n’hésitez pas à vous plonger dans le livre La Force des discrets. Vous en apprendrez forcément plus sur les introvertis, les extravertis et leurs atouts respectifs dans le monde du travail aujourd’hui.
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