Quand on demande à une personne si elle aimerait passer à la semaine de 4 jours, on a souvent un enchaînement de trois réactions :
– « C’est où qu’on signe ? » ;
– « Mais, précise, ça veut dire que je vais bosser autant mais en moins de jours ? » ;
– « Attends, par contre, on va me payer moins ? ».
Je réponds à toutes ces questions dans cet article. En bonus, on parle aussi des origines de la semaine de 4 jours (1993. Oui, le 1993 d’il y a 20 ans.) et des expériences menées par nos sympathiques voisins qui roulent à gauche.
Travailler 4 jours par semaine : comment ça marche ?
Le principe : organiser la semaine de travail sur 4 jours au lieu de 5 jours.
Il existe deux manières de le faire.
La première, c’est de réduire le temps de travail de manière conséquente. On passe à 32h, sur 4 jours.
La seconde option est plus rude : on réorganise la semaine sur 4 jours, en gardant peu ou prou le même temps de travail. On répartit donc 35h à 37h – en moyenne – sur 4 jours. On parle alors de semaine de travail comprimée ou compressée.
Dans les deux cas, les journées de travail s’allongent. Dans le cas de la semaine comprimée, elles s’allongent même considérablement : on peut travailler près de 9h par jour.
Cela interroge donc : peut-on être concentré 9h par jour ? Quid de la fatigue ? Et des risques de surmenage et de burn-out ? Et quelle compatibilité avec la vie quotidienne ?
On imagine déjà la tête de l’assistant maternel lorsqu’on lui dira qu’on passe chercher Junior en sortant du boulot, à 21h. Ou la tête du coach quand on lui expliquera que, pour le match de handball, il ne faut pas s’attendre à nous voir avant 22h.
Point primordial : le salaire reste le même. Il n’y a pas de perte de rémunération.
Prémices : une idée qui ne date pas d’hier
« Il faut descendre à 32h par semaine, sur 4 jours »
Antoine Riboud, fondateur de Danone – 1993
On parle de plus en plus régulièrement de la semaine de 4 jours. Dans le monde du travail, il y a souvent des nouvelles lubies. Certaines se transforment en belles évolutions durables, d’autres, fort heureusement, disparaissent (petite pensée pour les innombrables offres d’emploi d’il y a quelques années mentionnant fièrement « un super baby-foot » dans les avantages de l’entreprise).
Vouloir réduire le temps de travail, est-ce donc une nouvelle lubie ?
Et bien non !
En 1993, Antoine Riboud, fondateur et président de Danone, parle déjà de la semaine de 4 jours.
Dans un article publié dans le Monde, en septembre 1993, il déclare : « Il faut descendre à 32h par semaine, sur 4 jours ». À ce moment-là, les Français travaillent 39h par semaine.
Sa conviction ? Cela va créer des emplois. Et si l’entreprise crée des emplois, elle peut arrêter de payer des cotisations chômage – elle ferait, quelque part, sa « contribution sociale » autrement.
Il souhaite appliquer ce principe pour tous ses salariés, quel que soit leur métier. Sans baisse de salaire, évidemment.
En 1995, c’est au tour du rapport Boissonnat de recommander la diminution du temps de travail de plus de 20% d’ici 20 ans (NB : 20 ans = 2015 : on a loupé le coche).
En 1996, la loi Robien sur l’aménagement du temps de travail est votée. Elle permet aux entreprises de réduire le temps de travail de leurs salariés, soit pour effectuer de nouvelles embauches, soit pour éviter un plan de licenciement. Si l’entreprise créé 10 à 15% d’emplois en plus, elle arrête de payer les cotisations chômage.
400 entreprises françaises passent alors à la semaine de 32h sur 4 jours. Cela représente 17 000 salariés. Aucun d’eux ne perd en rémunération. Le bilan de l’expérimentation relève parmi les points forts une qualité de vie améliorée pour les travailleurs, un recul de l’absentéisme et des créations d’emploi.
Les français veulent-ils la semaine de 4 jours ?
L’idée de la semaine de 4 jours traîne donc en France depuis un moment. Mais, aujourd’hui, qui en veut vraiment ?
Politis, journal français, a commandé un sondage à l’Ifop en mars 2024. La question : êtes-vous favorable à un passage à la semaine de 4 jours ?
On parle ici d’une semaine de 4 jours sur 32h, payée 35h (et non d’une semaine comprimée).
Résultats :
- 77% des actifs sont favorables au passage à la semaine de 4 jours, soit 8 actifs sur 10
- Les femmes sont plus nombreuses à s’y déclarer favorables (81% de femmes contre 73% d’hommes)
- On observe un écart générationnel : 84% des moins de 35 ans y sont favorables, contre 65% des plus de 35 ans
On observe également des écarts en fonction des catégories socio-professionnelles (CSP) :
- les plus favorables à la semaine de 4 jours sont les employés (79%) et les ouvriers (81%), sans doute en lien avec la pénibilité du travail ;
- les cadres sont 76% à s’y montrer favorables et 79% des professions intermédiaires ;
- seuls les artisans et les commerçants sont sous-représentés : seulement 60%. L’Ifop précise que cela peut sans doute s’expliquer en lien avec leurs activités pouvant comporter des horaires ou contraintes atypiques ;
- enfin, même les dirigeants d’entreprises y sont largement favorables : 73%.
Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site de Politis :
- décryptage par Chloé Tegny, chargée d’études ;
- enquête complète.
Chez nos voisins : le test du Royaume-Uni
Une grande expérimentation sur la semaine de 4 jours a été récemment menée au Royaume-Uni. Elle a permis de produire une étude approfondie sur la réduction du temps de travail.
En 2022, près de 3000 salariés, de 61 entreprises, ont essayé la semaine de travail réduite.
Le test a duré 6 mois, de juin à décembre 2022.
Cet essai était « accompagné » : les entreprises et salariés étaient aidés et conseillés par des équipes d’experts (coaching, ateliers, etc.)
Pas de schéma obligatoire : les entreprises n’étaient pas contraintes d’adopter un format spécifique, ni même la semaine de 4 jours. Leur engagement : réduire significativement le temps de travail en conservant 100% du salaire. Les choix ont donc été variés. On note par exemple :
- Semaine de 4 jours fixes et identiques pour tous. Priorité : permettre aux équipes d’être toutes présentes en même temps. Le focus s’est porté sur la collaboration plutôt que sur une ouverture de l’entreprise sur les 5 jours ouvrés classiques.
- Semaine de 4 jours fixes, variables suivant les salariés. Certains ne travaillent pas, par exemple, le lundi et d’autres, le vendredi. Priorité : rester « opérationnels » et joignables sur 5 jours ouvrés.
- Réduction du temps de travail avec un modèle « décentralisé ». Chaque département choisit : 32h sur 4 jours, 32h sur 5 jours, jour off fixe ou non, etc. Priorité : s’adapter à des équipes avec des contraintes et des fonctionnements très variés.
- Annualisé : 32h par semaine, lissé sur l’année. Exemple : des semaines très chargées en été et des semaines bien plus courtes en hiver – option choisie, par exemple, par des restaurants travaillant principalement l’été.
92% des entreprises (soit 56 sur 61) ont continué l’expérimentation. 18 d’entre elles ont confirmé l’adoption définitive du modèle.
Les bénéfices observés par les salariés : moins de stress, une meilleure santé physique et mentale au global, ainsi qu’un meilleur équilibre avec la vie personnelle et sociale (famille, loisirs, amis).
Les entreprises ont, elles, soit conservé leurs revenus, soit les ont augmentés.
L’étude complète (en anglais) est disponible en ligne.
Conclusion
La semaine de 4 jours, lorsqu’elle est expérimentée, semble donc apporter beaucoup de positif, aux salariés comme aux entreprises.
A noter : la semaine de 4 jours semble bien mieux fonctionner si le temps de travail est véritablement réduit.
La semaine comprimée, avec de très longues journées de travail, reste plus complexe à mettre en place et à maintenir dans le temps.
Deux exemples récents illustrent ce constat.
En 2021, tous les salariés de l’entreprise LDLC (vente de matériel informatique) sont passés à la semaine de 4 jours : 32h de travail, sans perte de salaire. Trois ans plus tard, leur constat est très positif. Le patron de l’entreprise, Laurent de la Clergerie, est même devenu un fervent défenseur de ce modèle.
Début 2023, la semaine comprimée a été proposée aux salariés de l’URSSAF Picardie. Sans réduction du temps de travail, les employés devaient donc travailler 36h, sur 4 jours – soit des journées de 9h. Sur les 200 personnes à qui le test a été proposé… seules 3 ont accepté. Une bonne indication que ce modèle a encore du mal à convaincre.
La semaine de 4 jours continue de faire son chemin en France : un programme pilote démarre en septembre 2024. Porté par une structure privée, 4jours.work, il se déploie en partenariat avec 4 Day Week Global. Ces derniers, experts et lobbyistes de la semaine de 4 jours – qu’ils ont adoptée en 2018 – ont déjà accompagné l’expérimentation au Royaume-Uni évoquée dans cet article.
Résultats français à suivre donc !